En Saxe-Anhalt, l’AfD a obtenu 43,8 % des voix et presque doublé son résultat en cinq ans. Comme Trump aux États-Unis, le parti allemand a transformé le ressentiment populaire en identité politique durable. À ce niveau, le vote n’est plus seulement un avertissement : il devient une adhésion.
Il existe une formule merveilleusement pratique pour commenter les succès de l’extrême droite : le « vote protestataire ».
Les électeurs seraient mécontents. Ils voudraient punir les partis traditionnels, secouer les institutions ou renverser la table. Leur bulletin ne constituerait pas nécessairement une adhésion au programme choisi, mais un cri lancé à ceux qui ne les écoutent plus.
L’explication possède une part de vérité.
Elle devient toutefois difficile à soutenir lorsque 43,8 % des électeurs choisissent le même parti.
Le 6 septembre 2026, l’Alternative pour l’Allemagne, l’AfD, a remporté l’élection régionale en Saxe-Anhalt. Avec 39 sièges sur 83, elle n’a manqué la majorité absolue que de trois élus.
La CDU du chancelier Friedrich Merz, qui gouvernait le Land depuis 2002, s’est effondrée à 17,2 %.
En 2021, l’AfD avait recueilli 20,8 % des suffrages. Elle a donc plus que doublé son résultat en cinq ans.
La participation a atteint 76,5 %, son niveau le plus élevé dans la région depuis la réunification allemande.
Ce n’est pas la victoire accidentelle d’une minorité radicalisée profitant de l’abstention. Près d’un électeur sur deux s’est déplacé pour choisir un parti dont les orientations, les dirigeants et les excès sont connus.
À ce stade, parler uniquement de protestation ne permet plus d’expliquer le phénomène.
Cela permet surtout de ne pas le regarder en face.
De la colère à l’identité politique
Le vote de protestation existe bien.
La défiance envers le gouvernement fédéral atteint des sommets. Autour du scrutin, près de neuf électeurs sur dix en Saxe-Anhalt se déclaraient mécontents de l’action de Berlin.
L’économie allemande traverse une période d’incertitude. Son industrie souffre du coût de l’énergie, des difficultés de l’automobile et de la concurrence chinoise. L’augmentation du coût de la vie pèse sur les ménages, tandis que les réformes annoncées sur les retraites et les dépenses sociales nourrissent l’inquiétude.
À l’Est, ces difficultés se superposent à une histoire particulière.
Après la réunification de 1990, la transformation économique fut brutale. Des entreprises fermèrent, des emplois industriels disparurent et une partie importante de la jeunesse partit vers l’Ouest.
Les infrastructures furent modernisées et le niveau de vie progressa. Mais les écarts de patrimoine, de revenus et de représentation dans les postes de pouvoir n’ont pas entièrement disparu.
De nombreux habitants ont eu le sentiment de vivre moins une réunification qu’une absorption.
L’AfD a transformé ce ressentiment en récit politique : vous avez été abandonnés, humiliés et privés de votre pays par des élites qui ne vous ressemblent pas.
Ce récit rappelle fortement celui qui a permis à Donald Trump de conquérir les États-Unis.
Le précédent Trump
En 2016, une grande partie des commentateurs américains décrivait également le vote Trump comme un geste de colère.
Les ouvriers désindustrialisés voulaient protester contre Washington. Les électeurs conservateurs souhaitaient surtout empêcher Hillary Clinton de gagner. Le Parti républicain finirait, pensait-on, par absorber ou discipliner cet encombrant promoteur immobilier.
Huit ans plus tard, Donald Trump remportait de nouveau la présidence avec près de 50 % du vote populaire et 312 grands électeurs.
Entre-temps, il avait contesté sa défaite de 2020, encouragé ses partisans à marcher vers le Capitole le 6 janvier 2021, accumulé les procédures judiciaires et radicalisé son discours sur l’immigration et les institutions.
Les électeurs ne pouvaient plus dire qu’ils ignoraient sa personnalité ou ses méthodes.
Ils l’ont pourtant ramené à la Maison-Blanche.
La conclusion s’impose : le trumpisme n’était pas une poussée de fièvre. Il était devenu une identité politique.
L’AfD semble suivre une trajectoire comparable.
Le parti ne sert plus seulement à sanctionner la CDU ou le SPD. Il offre une communauté, un langage et une explication globale du monde à ceux qui s’y reconnaissent.
L’immigration expliquerait l’insécurité et la pression sur les services publics. L’écologie expliquerait le déclin industriel. L’Union européenne expliquerait la perte de souveraineté. Les médias dissimuleraient la réalité. Les élites mépriseraient le peuple.
Chaque problème trouve son coupable.
Voilà une politique beaucoup plus efficace qu’un programme Excel, même si elle résout rarement ce qu’elle dénonce.
Le même récit du peuple trahi
Trump et l’AfD utilisent la même structure narrative.
D’un côté se trouverait le « vrai peuple » : honnête, productif, enraciné et attaché à ses traditions.
De l’autre, une coalition d’élites politiques, de journalistes, de juges, d’universitaires, d’écologistes et d’immigrés profiterait du système tout en imposant ses valeurs.
Le pluralisme démocratique est ainsi remplacé par une opposition morale : ceux qui soutiennent le mouvement représentent le peuple ; ceux qui s’y opposent travaillent nécessairement contre lui.
Trump promet de rendre à l’Amérique sa grandeur.
Après la victoire de l’AfD, il a d’ailleurs célébré publiquement son résultat et attribué son succès aux règles migratoires allemandes, qu’il a qualifiées de désastreuses. Il a repris sa formule favorite sous une nouvelle forme : « Make Germany Great Again ».
L’allusion n’est pas anodine.
Elle montre que l’administration Trump ne considère pas l’AfD comme une curiosité allemande, mais comme une alliée dans une même bataille idéologique contre l’immigration, le libéralisme européen et les institutions traditionnelles.
Avant lui, Elon Musk avait déjà soutenu publiquement le parti. En février 2025, le vice-président JD Vance avait rencontré Alice Weidel, codirigeante de l’AfD, à Munich. Devant les responsables européens, il avait reproché aux partis traditionnels d’exclure les mouvements populistes et de craindre leurs propres électeurs.
Le message était clair : le trumpisme ne se contente plus de gouverner les États-Unis. Il cherche des cousins politiques en Europe.
L’immigration comme réponse universelle
Trump et l’AfD ont également placé l’immigration au centre de leur conquête électorale.
Aux États-Unis, les enquêtes réalisées après le scrutin de 2024 ont montré que l’inflation, le coût du logement et l’immigration figuraient parmi les principales préoccupations des électeurs de Trump.
En Saxe-Anhalt, l’immigration est devenue un thème majeur malgré une proportion d’étrangers inférieure à celle de nombreux Länder occidentaux.
Ce paradoxe ne signifie pas que les préoccupations sont entièrement imaginaires.
Dans une petite commune disposant de peu de logements, de médecins ou d’enseignants, l’arrivée de quelques centaines de réfugiés peut être fortement ressentie. La pénurie de services publics transforme chaque nouvel arrivant en concurrent visible.
Mais l’hostilité à l’immigration prospère également là où les contacts avec les immigrés sont rares.
L’étranger devient alors une abstraction sur laquelle se déposent les inquiétudes liées à l’insécurité, au déclassement et à la disparition d’un mode de vie.
Trump parle d’« invasion » et promet des expulsions massives.
L’AfD défend un durcissement radical des expulsions et utilise le terme de « remigration ». Derrière ce mot à la propreté administrative presque suspecte peut se cacher le départ forcé d’étrangers et, dans les versions les plus radicales, de citoyens allemands issus de l’immigration.
Le chancelier Friedrich Merz a accusé le parti de promouvoir une forme de « nettoyage ethnique ».
La formule est politiquement chargée. Elle rappelle néanmoins que le débat ne porte plus seulement sur la gestion des demandes d’asile, mais sur la définition même de ceux qui peuvent appartenir à la nation.
Deux mouvements radicaux, mais pas deux copies conformes
L’AfD n’est pas le Parti républicain allemand et Ulrich Siegmund n’est pas Donald Trump avec une bière de Magdebourg à la main.
Les différences sont essentielles.
Trump a pris le contrôle d’un parti vieux de plus de 170 ans. Il bénéficie de ses élus, de ses gouverneurs, de ses réseaux financiers et d’une base conservatrice installée dans tout le pays.
L’AfD reste une formation relativement récente, fondée en 2013. Elle est beaucoup plus forte dans l’Est que dans l’Ouest et demeure isolée par les autres partis.
Le système présidentiel américain permet à Trump de diriger l’exécutif après avoir remporté le collège électoral.
En Allemagne, le pouvoir dépend de coalitions parlementaires. Arriver largement en tête ne suffit pas : il faut réunir une majorité de députés.
L’AfD dispose de 39 sièges en Saxe-Anhalt, alors que la majorité absolue en exige 42.
Autre différence majeure : l’organisation de l’AfD dans le Land est classée comme extrémiste de droite avérée par les services régionaux de protection de la Constitution.
L’histoire allemande donne aussi aux discours sur la grandeur nationale, l’homogénéité du peuple et l’expulsion de minorités une résonance particulière.
Comparer l’AfD à Trump permet donc de comprendre une méthode politique commune. Cela ne doit pas servir à banaliser les éléments les plus radicaux du parti allemand.
La Russie sépare partiellement les deux mouvements
Trump et l’AfD partagent une attitude plus conciliante envers Vladimir Poutine que la majorité des gouvernements européens.
Tous deux présentent souvent la guerre en Ukraine comme un conflit entretenu par des élites occidentales dépensant l’argent des contribuables.
Mais leurs positions ne sont pas entièrement identiques.
Trump raisonne avant tout en termes de puissance américaine et de transaction. Il peut chercher un accord avec Moscou tout en utilisant les sanctions ou la force comme instruments de négociation.
L’AfD défend plus directement la levée des sanctions, l’arrêt des livraisons d’armes à l’Ukraine et le rétablissement des relations économiques avec la Russie.
Cette position rencontre une sensibilité particulière dans l’Est allemand, où les rapports avec Moscou et la méfiance envers les États-Unis s’inscrivent dans une histoire différente de celle de l’Ouest.
Elle rapproche aussi l’AfD du BSW de Sahra Wagenknecht.
Avec 5,3 % des voix et cinq élus, le BSW pourrait jouer un rôle décisif dans le nouveau Parlement régional. Il est le seul parti à avoir accepté d’ouvrir des discussions avec l’AfD, tout en rejetant pour l’instant une coalition formelle.
Une alliance entre une extrême droite nationaliste et une gauche issue du communisme allemand semblerait étrange.
Elle l’est moins lorsqu’on observe leurs convergences : rejet des élites berlinoises, critique de l’immigration, hostilité à l’aide militaire à l’Ukraine et volonté de renouer avec Moscou.
Le cordon sanitaire face au piège trumpien
Les partis allemands appliquent à l’AfD une règle appelée Brandmauer, le mur coupe-feu : aucune coalition avec l’extrême droite.
Cette stratégie a jusqu’ici empêché le parti d’accéder au pouvoir.
Mais avec 43,8 %, elle devient politiquement et arithmétiquement plus difficile.
Pour gouverner sans l’AfD, il faut réunir des partis parfois profondément opposés. Le mouvement peut alors dénoncer une coalition de perdants assemblée dans le seul but de confisquer sa victoire.
L’argument est institutionnellement faux. Dans une démocratie parlementaire, le gouvernement revient à celui qui dispose d’une majorité, pas nécessairement au parti arrivé en tête.
Il est cependant politiquement redoutable.
Trump a utilisé le même ressort contre les institutions américaines. Toute enquête, décision judiciaire ou opposition parlementaire était présentée comme une tentative de l’« État profond » pour empêcher le peuple d’obtenir le gouvernement qu’il avait choisi.
Plus les institutions résistaient, plus cette résistance semblait confirmer son récit.
L’AfD peut jouer le même jeu : si elle est exclue du pouvoir, elle se présente comme victime du système ; si elle y accède, elle affirme avoir brisé une confiscation antidémocratique.
Voilà le piège.
Maintenir le cordon sanitaire sans répondre aux causes du vote risque de renforcer l’AfD. L’abandonner risque de lui offrir le contrôle de l’administration régionale, de la police, de l’éducation et d’une partie des médias publics.
Les démocraties ont parfois l’élégance de proposer deux mauvaises solutions avant de demander aux électeurs pourquoi ils sont mécontents.
L’erreur américaine à ne pas reproduire
Pendant des années, les adversaires de Trump ont oscillé entre trois attitudes.
Ils l’ont tourné en ridicule, en supposant que ses excès finiraient par le détruire.
Ils ont cherché à l’imiter sur certains thèmes, notamment l’immigration, en espérant récupérer ses électeurs.
Enfin, ils ont concentré leur discours sur sa personnalité et ses procédures judiciaires, sans toujours répondre au sentiment de déclassement qui nourrissait son succès.
Aucune de ces stratégies n’a suffi.
Les électeurs ne se sont pas détournés de Trump lorsqu’on leur a expliqué qu’il mentait ou qu’il menaçait les institutions. Beaucoup le savaient déjà. Certains ont considéré que ces méthodes étaient précisément nécessaires pour vaincre un système jugé corrompu.
L’Allemagne risque de commettre la même erreur en traitant les électeurs de l’AfD comme des citoyens trompés qui reviendront spontanément à la raison après une bonne émission pédagogique.
Certains protestent. D’autres adhèrent réellement aux idées du parti. Beaucoup font les deux à la fois.
Comprendre cette combinaison est indispensable.
Comprendre ne signifie pas excuser. La souffrance sociale ne transforme pas une politique discriminatoire en solution acceptable.
Mais refuser d’entendre les inquiétudes sur l’immigration, les services publics, l’industrie ou la sécurité revient à offrir ces sujets en monopole à l’extrême droite.
Quand le vote protestataire devient un vote de pouvoir
Le parallèle avec Trump révèle le moment précis où la protestation change de nature.
Au début, le mouvement attire ceux qui veulent punir les responsables en place.
Puis il développe ses propres médias, ses symboles, ses héros et ses ennemis.
Enfin, il ne demande plus seulement d’être entendu. Il réclame le pouvoir au nom du « vrai peuple ».
Trump a franchi ces trois étapes.
L’AfD s’en approche.
Son succès en Saxe-Anhalt ne signifie pas que 43,8 % des électeurs approuvent chaque déclaration de ses membres. Aucun électeur ne signe l’intégralité d’un programme lorsqu’il glisse un bulletin dans l’urne.
Mais après plusieurs élections, des années de controverses et un classement officiel à l’extrême droite, l’ignorance n’est plus une explication crédible.
Les électeurs savent ce qu’est l’AfD.
Ils savent également ce qu’est devenu Trump. Le soutien public du président américain au parti allemand renforce même l’idée que les deux mouvements appartiennent à une même internationale nationaliste — contradiction qui, visiblement, ne trouble personne.
Ce que les démocrates devraient enfin comprendre
À 43,8 %, l’AfD ne peut plus être combattue uniquement par l’indignation morale.
Il faut maintenir les limites démocratiques, protéger les institutions et sanctionner les infractions. Mais il faut aussi produire des résultats visibles.
Restaurer les services publics dans les territoires ruraux.
Rendre la politique migratoire compréhensible et applicable.
Soutenir l’industrie sans promettre le retour miraculeux du monde d’hier.
Réduire les écarts entre l’Est et l’Ouest.
Et surtout, démontrer concrètement que la démocratie libérale améliore la vie quotidienne au lieu de se contenter d’en célébrer les principes.
Trump a prospéré parce qu’une partie de l’Amérique considérait que le système ne travaillait plus pour elle.
L’AfD prospère sur la même conviction.
Les deux mouvements proposent une réponse simple : rendre le pouvoir au peuple en écartant les élites, les étrangers et les contre-pouvoirs.
Cette promesse est séduisante parce qu’elle identifie des coupables. Elle est dangereuse parce qu’une fois les adversaires éliminés, les problèmes économiques et sociaux restent généralement à la même place.
En Saxe-Anhalt, la colère explique une partie du vote.
Le déclassement, l’immigration et la défiance en expliquent une autre.
Mais lorsque près d’un électeur sur deux choisit consciemment le même projet, il faut prononcer le mot que les démocraties préfèrent éviter : l’adhésion.
L’Amérique a longtemps pris Trump pour un accident.
Elle a fini par le réélire.
L’Allemagne ferait bien de ne pas attendre qu’un gouvernement AfD lui apprenne la même leçon.
Sources principales : Associated Press — résultats définitifs et crise du cordon sanitaire ; Reuters — victoire de l’AfD et mécontentement envers Berlin ; Reuters — réaction de Donald Trump au résultat de l’AfD ; MDR — composition du Parlement et discussions avec le BSW ; Associated Press — enquête VoteCast sur les ressorts de la victoire de Trump en 2024 ; Reuters — inquiétudes économiques du président de la Bundesbank.