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Un ouvrier, fiche de paie en main, regarde un retraité assis seul. Au-dessus d’eux, deux courbes descendent. Le titre demande : « Le chômage baisse. La retraite aussi ? » En bas figurent uneautrevie.org et son slogan.

Une étude de la Banque de France attribue aux réformes du marché du travail une part importante de la baisse du chômage entre 2015 et 2025. Elle décrit aussi, sans détour, l’un des ressorts de cette politique : affaiblir le pouvoir de négociation des salariés et pousser certains chômeurs vers des emplois moins bien rémunérés. Reste une question que les courbes ne peuvent pas trancher : à partir de quand la « réussite » économique devient-elle une régression sociale ?

Uneautrevie.org — 28 septembre 2026

On connaît la formule : « Le travail paie. » Elle a l’avantage d’être courte. Elle évite surtout de demander combien, pour qui et dans quelles conditions.

Au printemps 2026, la Banque de France a publié une étude consacrée aux réformes du marché du travail et à la baisse du chômage entre 2015 et 2025. Sa conclusion est favorable à ces réformes : selon ses estimations, le chômage dit structurel aurait diminué de 1,3 point en dix ans, dont 1,1 point attribuable à différentes mesures sur le travail, l’assurance chômage et l’apprentissage.

Le chiffre fera le bonheur de ceux qui réclament encore davantage de « flexibilité ». Mais le plus révélateur n’est pas dans le résultat annoncé. Il est dans la façon dont l’étude explique ce résultat.

La Banque de France estime que les ordonnances travail de 2017 auraient réduit le pouvoir de négociation des salariés face aux employeurs. Elle considère aussi que le renforcement des contrôles des demandeurs d’emploi a pu abaisser le salaire qu’un travailleur juge acceptable lors d’une négociation. Enfin, des règles d’assurance chômage plus restrictives conduiraient certains chômeurs à accepter un poste répondant moins bien à leurs attentes ou légèrement moins rémunéré. Tout cela figure dans la publication elle-même.

Traduisons : lorsque la perspective du chômage devient plus difficile à supporter, il devient plus risqué de refuser un salaire trop bas, de quitter un mauvais poste ou de prolonger sa recherche d’emploi. Pour l’employeur, le recrutement peut devenir plus facile. Pour le salarié, la marge de manœuvre se rétrécit.

La question n’est donc pas seulement : ces réformes ont-elles contribué à créer des emplois ? Elle est aussi : sur qui repose l’ajustement ?

Un chômage moins élevé ne raconte pas toute l’histoire

Il faut reconnaître ce qui doit l’être. Le recul du chômage entre 2015 et 2025 a compté dans la vie de millions de personnes. Retrouver un emploi peut signifier retrouver un revenu, des collègues, une place dans la société et la possibilité de faire des projets. Balayer ce résultat au nom d’une critique des réformes serait aussi paresseux que d’en faire la preuve que toutes les réformes étaient justes.

Mais un taux de chômage ne mesure qu’une partie de la réalité. Une personne qui passe d’une période sans emploi à un poste mal payé et instable disparaît des statistiques du chômage. Sa situation peut s’être améliorée. Elle peut aussi rester fragile. Les deux propositions peuvent être vraies en même temps.

C’est ici que le discours officiel devient souvent trop confortable. Il additionne des retours à l’emploi, puis s’arrête avant d’examiner les contrats, les salaires, les horaires, les trajets ou la possibilité de se loger avec ce revenu. On compte les entrées ; on regarde moins attentivement où mène la porte.

La Banque de France n’ignore pas tous ces sujets. Son étude porte toutefois sur une question précise : l’évolution du chômage structurel. Elle ne démontre pas que chaque personne revenue à l’emploi y a gagné en qualité de vie. Sa propre évaluation des effets des réformes repose sur des modèles et des hypothèses, dont les auteurs exposent les limites : les chiffrages sont incertains et les effets de mesures différentes ne s’additionnent pas nécessairement aussi simplement qu’une colonne de chiffres le suggère.

Cette prudence scientifique est bienvenue. Il serait bon qu’elle survive à sa traduction dans les discours politiques.

L’assurance chômage sert aussi à pouvoir refuser

On présente souvent l’indemnisation du chômage comme une dépense destinée à permettre à quelqu’un de tenir jusqu’au prochain emploi. C’est vrai, mais incomplet.

L’assurance chômage donne aussi du temps pour chercher un poste correspondant à ses compétences et à sa situation. Elle permet de refuser une offre dont le salaire, les horaires ou les conditions ne conviennent pas. Cette faculté de refuser n’est pas un caprice. C’est une part du pouvoir de négociation des travailleurs.

Que se passe-t-il lorsqu’on réduit cette protection ? Certains retrouvent peut-être plus vite un emploi. C’est l’effet recherché et celui que mettent en avant les partisans des réformes. Mais la pression financière peut également les conduire à accepter plus vite n’importe quel emploi disponible dans leur situation, y compris lorsqu’il est moins bien adapté. La Banque de France décrit explicitement cette possibilité dans son étude.

L’Unédic apporte un éclairage concret. Dans son bilan publié en février 2024, elle constate que près de la moitié des nouveaux allocataires étaient touchés par la modification du calcul des allocations entrée en vigueur en 2021. Pour ces allocataires concernés, le montant journalier était inférieur de 16 % en moyenne à celui qu’ils auraient reçu avec les anciennes règles. Les personnes aux parcours discontinus, notamment celles qui alternent contrats courts et chômage, étaient particulièrement exposées.

Il faut insister sur le périmètre : ce n’est pas une baisse de 16 % pour tous les chômeurs. C’est déjà suffisamment sérieux sans tordre le chiffre.

Imaginons une employée qui enchaîne les CDD, avec quelques semaines entre deux contrats. Si ses droits diminuent, la prochaine offre arrive dans un contexte différent. Un salaire insuffisant peut rester insuffisant ; simplement, elle a moins de temps et moins de ressources pour attendre mieux. Dire qu’elle a été « incitée » à reprendre un emploi est techniquement possible. Dire qu’elle a choisi librement demande un peu plus de retenue.
 

La facture ne s’arrête pas au premier salaire : elle suit le salarié jusqu’à la retraite

Acceptons un instant l’argument des réformes : sous pression, une personne retrouve plus vite un emploi, même s’il est moins bien payé. Le chômage baisse. Fin de l’histoire ? Pas pour le salarié. Sa fiche de paie d’aujourd’hui prépare aussi sa pension de demain.

Dans le privé, la retraite de base dépend notamment des revenus retenus parmi les meilleures années de carrière. La retraite complémentaire Agirc-Arrco fonctionne, elle, par points acquis en lien avec le salaire. Si une personne accepte durablement un salaire inférieur, elle risque donc d’acquérir moins de droits, particulièrement pour sa retraite complémentaire. L’effet sur la retraite de base dépendra de l’ensemble de sa carrière : une année moins bien payée n’entre pas forcément parmi les années utilisées pour calculer la pension.

Prenons une personne de 55 ans qui, faute de ressources suffisantes pour poursuivre ses recherches, accepte un poste moins rémunéré qu’avant sa période de chômage. Quelques mois de salaire réduit n’auront pas nécessairement un grand effet sur sa retraite. Plusieurs années, en revanche, peuvent peser sur le calcul. La pression exercée pour accélérer le retour à l’emploi peut ainsi produire un résultat visible immédiatement dans les statistiques et un coût beaucoup moins visible, inscrit dans les droits futurs du salarié.

Il faut distinguer ce cas de la période de chômage elle-même. Le chômage indemnisé peut permettre de valider des trimestres pour la retraite de base : un trimestre tous les 50 jours, dans la limite de quatre par an. Mais ces périodes ne constituent pas des années de salaire retenues dans la moyenne servant à calculer la pension de base. Elles peuvent aussi ouvrir droit à des points Agirc-Arrco, sous certaines conditions. Le chômage non indemnisé peut, lui aussi, compter pour les trimestres dans des limites précises ; il ne donne pas automatiquement les mêmes droits complémentaires. Une carrière peut donc afficher des trimestres validés tout en débouchant sur une pension modeste.

Voilà le piège pour les parcours hachés. On peut avoir travaillé, connu des interruptions, repris des contrats et, au bout du compte, avoir validé une durée d’assurance sans avoir accumulé beaucoup de salaire ni de points. La formule « il suffit de reprendre un emploi » devient alors un peu courte. Encore faut-il regarder quel emploi, payé combien et pendant combien de temps.

Pour les comptes publics, une économie aujourd’hui peut déplacer la dépense

Du côté de l’État et des régimes de retraite, le bilan n’est pas non plus aussi simple que « moins de chômage égale moins de dépenses ».

Un retour à l’emploi apporte des cotisations qui n’auraient pas été prélevées sur une personne restée sans travail. C’est un bénéfice réel pour le financement social. Mais, à emploi comparable, un salaire plus faible génère généralement moins de cotisations qu’un salaire plus élevé. Or les cotisations représentent environ les deux tiers des ressources du système français de retraite, selon le Conseil d’orientation des retraites (COR). La qualité salariale des emplois compte donc aussi pour les recettes des caisses, pas seulement leur nombre.

À plus long terme, des pensions faibles peuvent accroître le besoin de dispositifs de solidarité, notamment l’allocation de solidarité aux personnes âgées pour les retraités qui remplissent ses conditions de ressources et de résidence. Mais attention au calcul de comptoir : une pension moins élevée représente aussi une dépense moindre pour les régimes. On ne peut donc pas affirmer, sans simulation complète, que chaque emploi moins bien payé coûte davantage à l’État sur l’ensemble d’une vie. On peut affirmer que la baisse du chômage ne suffit pas, à elle seule, à établir un gain financier durable pour la collectivité.

C’est là que l’horizon politique devient embarrassant. Le gouvernement peut inscrire rapidement une économie sur les allocations et célébrer un retour à l’emploi. Les effets éventuels sur les pensions se révéleront vingt ans plus tard, dans d’autres comptes et sous d’autres mandats. La précarité, elle, n’attend pas les prochaines projections budgétaires pour se faire sentir.

Une politique de l’emploi sérieuse devrait donc publier un double bilan : combien de personnes ont repris un travail, et quels droits à la retraite ces emplois leur permettent-ils de construire ? Compter les embauches sans regarder les pensions futures, c’est féliciter le maçon pour la vitesse du chantier avant de vérifier les fondations.

Quand le salarié perd du pouvoir, qui en gagne ?

Le même raisonnement dépasse les seules personnes inscrites au chômage.

Une assurance chômage moins protectrice modifie aussi la position de ceux qui ont un emploi. Lorsqu’un salarié sait qu’une rupture de contrat le laisserait rapidement en difficulté, réclamer une augmentation, contester des horaires ou quitter un poste abusif devient plus compliqué. Le rapport de force se joue avant même que le chômage ne survienne.

L’étude de la Banque de France relie ainsi certains changements du droit du travail et des règles de contrôle à une baisse du pouvoir de négociation ou du « salaire de réserve » des travailleurs. Elle évoque également un autre mécanisme, bien différent : l’amélioration des compétences grâce à la formation, qui peut accroître la productivité sans peser sur le pouvoir d’achat. Ces deux chemins peuvent favoriser l’emploi, mais ils ne répartissent pas les gains et les sacrifices de la même manière.

Voilà le débat que le mot « réforme » escamote trop souvent. Former quelqu’un pour qu’il accède à un meilleur poste et rendre son refus financièrement plus coûteux sont deux politiques distinctes. Les réunir sous la même étiquette « favorable à l’emploi » empêche de juger ce qu’elles font réellement aux personnes.

Les entreprises ont, elles aussi, de vraies contraintes : concurrence, coûts, recrutement difficile, activité incertaine. Une règle qui facilite une embauche peut avoir un effet positif. Mais l’existence de ces contraintes n’oblige pas à considérer la faiblesse du salarié comme une bonne nouvelle en soi. Une économie ne devient pas robuste simplement parce que davantage de gens ne peuvent plus se permettre de négocier.

La courbe remonte : raison de plus pour éviter les certitudes

Il y a un autre motif de garder la tête froide. Après la baisse enregistrée sur la décennie, le taux de chômage atteignait 8,3 % au deuxième trimestre 2026, selon l’Insee : 0,2 point de plus qu’au trimestre précédent et 0,7 point de plus qu’un an auparavant. Il reste inférieur au sommet de 2015, mais la remontée est réelle.

Cette hausse ne prouve pas que les réformes ont échoué. Elle rappelle que le marché du travail dépend aussi de l’activité économique et de la façon dont les statistiques sont construites. L’Insee souligne notamment qu’une partie de la hausse mesurée depuis fin 2024 est liée à la situation des bénéficiaires du RSA et de jeunes inscrits à France Travail, dans le contexte de la loi pour le plein emploi. On ne peut donc pas faire porter toute la hausse de 2026 à une seule cause, pas plus qu’on ne peut attribuer mécaniquement toute la baisse passée à une seule réforme.

C’est un rappel utile pour les amateurs de solutions uniques. On peut modifier le droit du travail autant qu’on veut : si l’activité ralentit, les entreprises ne créeront pas des postes par gratitude envers le législateur.

Ce qu’il faudrait exiger d’un bilan honnête

Une réforme de l’emploi devrait être jugée sur plusieurs résultats, pas sur un seul chiffre brandi comme un trophée.

A-t-elle permis à davantage de personnes de travailler durablement ? Les salaires de celles qui retrouvent un poste permettent-ils de vivre ? Les contrats courts sont-ils devenus moins fréquents, ou les travailleurs apprennent-ils seulement à mieux en supporter les interruptions ? Les entreprises investissent-elles davantage dans les compétences ? Et ceux qui perdent leur emploi disposent-ils encore d’assez de sécurité pour chercher un poste convenable ?

Ces questions n’annulent pas le bénéfice d’une baisse du chômage. Elles permettent de savoir ce que l’on a fait baisser, et par quels moyens.

La publication de la Banque de France a, sur ce point, une vertu involontaire : elle rend visible le choix que le vocabulaire politique dissimule. Réduire les droits ou le pouvoir de négociation peut, dans certains modèles et certaines circonstances, contribuer à augmenter l’emploi. Mais présenter cette mécanique comme un progrès évident revient à décider, sans le dire, que l’emploi créé vaut toujours plus que la sécurité perdue.

Cette décision n’appartient pas aux seuls économistes. Elle concerne la société entière.

Le plein emploi mérite d’être poursuivi. Encore faut-il éviter qu’il signifie simplement ceci : presque tout le monde travaille, mais de moins en moins de monde peut dire non.

Note éditoriale : cet article développe un angle original à partir d’un texte de Frédéric Farah publié par Élucid le 28 septembre 2026. Les données reprises ici ont été vérifiées auprès de la Banque de France, de l’Unédic et de l’Insee.