Par Rémy Peyrard — uneautrevie.org (image IA)
État des informations publiques vérifiées au 3 novembre 2026.
Des consultants engagés auprès d’Emmanuel Macron, des prestations offertes à l’Élysée puis utilisées comme références commerciales, des marchés publics et des enquêtes judiciaires : les relations entre le président et McKinsey méritent un examen précis. La question dépasse celle d’un éventuel échange illégal. Comment l’État protège-t-il sa liberté de décision lorsqu’un prestataire privé lui offre ses services ?
Un cabinet travaille gratuitement pour la présidence. Le contribuable pourrait s’en réjouir : pour une fois, la facture ne suit pas.
Mais la gratuité comptable ne signifie pas l’absence de bénéfice commercial.
Une entreprise peut gagner de la visibilité, rencontrer des décideurs, comprendre leurs besoins et enrichir ses références sans recevoir immédiatement un euro. Ces avantages ne constituent pas automatiquement une infraction. Ils rendent cependant nécessaire un encadrement rigoureux.
Dans le dossier Macron–McKinsey, cette interrogation repose sur des faits documentés. Elle côtoie des soupçons examinés par la justice, qui doivent conserver leur statut de soupçons.
Le travail journalistique consiste à établir cette frontière, puis à regarder ce qu’elle laisse apparaître.
Une relation construite avant la présidence
Les contacts ne commencent pas avec l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée.
La commission Attali sur la croissance, à laquelle il participe comme rapporteur, constitue un premier espace de travail commun. McKinsey y apporte une contribution gratuite, notamment par l’intervention de consultants, documentée par le Sénat pour les travaux de 2007–2010. redir.gslb.senat.fr
Lorsque Macron devient ministre de l’Économie, les relations se poursuivent. Selon une enquête de Mediapart publiée en 2022, le cabinet travaille gratuitement fin 2015 sur le projet NOÉ, pour « Nouvelles opportunités économiques ». L’enquête décrit également les liens avec Karim Tadjeddine, dirigeant du département secteur public de McKinsey France. www.mediapart.fr
Ces éléments établissent une continuité de contacts professionnels. Ils ne démontrent pas, à eux seuls, une contrepartie illégale.
Mais ils invitent à poser une question : lorsqu’une entreprise conseille gratuitement un ministre, comment distingue-t-on le service rendu à l’administration, la relation entretenue avec un responsable politique et la stratégie commerciale du prestataire ?
Cette distinction devrait être organisée avant la mission, avec des règles explicites.
Tech for Good : de la prestation offerte à la référence commerciale
Le cas des sommets Tech for Good est particulièrement éclairant parce qu’il repose sur des documents examinés par les parlementaires.
McKinsey participe gratuitement aux éditions de 2018 et 2019 organisées sous l’égide de l’Élysée. Le cabinet apporte notamment des recherches préparatoires et un appui méthodologique.
Le Sénat relève l’absence de contrat pour encadrer son intervention en 2018. Il constate aussi que McKinsey mentionne ensuite sa participation à Tech for Good dans une offre commerciale déposée le 3 octobre 2018 auprès de l’UGAP, la centrale d’achat public. Le cabinet y présente notamment des possibilités d’invitation à de grands événements auxquels il est associé. Rapport - Sénat
Le constat est précis : une collaboration gratuite avec la présidence devient un argument dans une candidature commerciale.
Cela ne prouve pas que cet argument a déterminé l’attribution du marché. Pour le démontrer, il faudrait examiner les critères, la notation des offres et les échanges intervenus pendant la procédure.
Mais cela suffit à écarter une idée trop simple : une prestation sans facture ne serait d’aucun intérêt pour celui qui l’offre.
Un carnet d’adresses ne figure pas toujours au bilan. Il n’en est pas moins utile.
Une proximité qui doit être examinée des deux côtés
Pour un acheteur public, connaître un prestataire peut faciliter le travail. Il comprend ses méthodes, ses interlocuteurs et ses capacités de mobilisation.
Cette familiarité peut aussi créer un biais : on consulte plus volontiers ceux qui sont déjà présents, parlent le même langage et connaissent les dossiers.
Ce risque ne suppose aucune enveloppe clandestine ni promesse explicite. Il peut résulter d’habitudes, de confiance et d’une circulation inégale de l’information.
C’est pourquoi le contrôle ne doit pas se limiter à rechercher un éventuel ordre de favoriser une entreprise. Il doit aussi vérifier que tous les candidats disposent de conditions équitables et que les besoins de l’administration ont été définis indépendamment des offres disponibles.
L’État doit pouvoir bénéficier d’une expertise sans devenir captif de son fournisseur.
La campagne présidentielle : où s’arrête l’engagement personnel ?
Une autre frontière concerne les consultants qui participent à une campagne électorale.
Un salarié peut avoir des convictions et militer. Son employeur n’a pas à décider de son engagement politique.
La difficulté apparaît lorsque les moyens de l’entreprise entrent dans l’activité électorale.
Lors de son audition sénatoriale de janvier 2022, Karim Tadjeddine défend un engagement politique personnel, séparé des ressources collectives de McKinsey. Interrogé sur l’utilisation de sa messagerie professionnelle pour communiquer avec l’équipe de campagne de Macron, il reconnaît une erreur ayant donné lieu à une suite interne. publicsenat.fr
Un courriel ne permet pas de conclure à une prestation organisée par le cabinet. Il constitue néanmoins un élément matériel à examiner avec d’autres : temps de travail, réunions, logiciels, documents et personnes mobilisées.
Selon Le Monde, reprenant les investigations du Nouvel Obs et de Cash Investigation, des réunions autour du projet numérique « Chicxulub » auraient été organisées en journée et en semaine avec des outils de McKinsey. Ces informations journalistiques ne sont pas une décision judiciaire établissant un financement illégal. www.lemonde.fr
La question est donc concrète : qui finançait les ressources utilisées, et à quelle activité étaient-elles effectivement consacrées ?
Pourquoi la comptabilité électorale compte
Le code électoral interdit aux entreprises de participer au financement d’une campagne par des dons ou par des biens, services et avantages proposés à des conditions inférieures aux prix habituels. www.legifrance.gouv.fr
Ce principe protège l’égalité entre candidats.
Une prestation utile ne cesse pas d’avoir une valeur parce qu’elle est présentée comme gratuite. Inversement, l’engagement d’une personne travaillant dans un cabinet ne devient pas automatiquement une contribution de son entreprise.
Pour qualifier les faits, il faut examiner les conditions réelles des interventions et leur traitement comptable.
C’est notamment l’objet des informations judiciaires ouvertes en octobre 2022 sur les conditions d’intervention des cabinets de conseil dans les campagnes présidentielles de 2017 et 2022, ainsi que sur d’éventuels faits de favoritisme et de recel de favoritisme. lemonde.fr
Le rapport sur les enseignants : une question distincte
Le dossier comporte aussi une interrogation sur l’utilisation de travaux payés par l’État.
En juin 2023, Mediapart rapporte que les juges examinent les documents produits par McKinsey sur l’évolution du métier d’enseignant, dont certaines propositions figureraient dans le programme présidentiel de Macron de 2022. www.mediapart.fr
La mission, facturée 496 800 euros, avait été commandée en 2020. Le Sénat en a étudié le contenu et les suites.
Contrairement à une présentation parfois reprise, les documents ne sont pas restés entièrement sans usage administratif : le rapport parlementaire décrit leur remise à disposition pour un autre colloque et leur contribution aux réflexions du Grenelle de l’éducation. Rapport - Sénat
Cela ne tranche pas la question d’une éventuelle utilisation électorale ultérieure.
Une proximité entre propositions ne démontre pas, à elle seule, un détournement. Il faudrait établir comment les documents ont circulé, dans quelles conditions ils ont été utilisés et quelle contribution concrète ils auraient apportée à la campagne.
La différence entre une idée déjà publique et une prestation financée pour un bénéficiaire déterminé peut être décisive.
Les réponses des intéressés doivent aussi être examinées
La défense de McKinsey repose notamment sur la séparation entre l’activité du cabinet et les engagements personnels de ses collaborateurs.
Emmanuel Macron a, pour sa part, contesté publiquement tout favoritisme. L’existence de contrats publics ne démontre pas leur irrégularité ; le recrutement d’anciens consultants ne prouve pas davantage un pacte.
Ces réponses doivent être confrontées aux pièces disponibles, comme les accusations.
Dans les sources publiques consultées pour cet article, aucune mise en examen personnelle ni condamnation d’Emmanuel Macron dans ces dossiers n’a été retrouvée. Ce constat ne renseigne pas sur l’ensemble des éléments détenus par les magistrats.
Les 65 millions saisis ne prouvent pas un financement de campagne
Une autre enquête vise la fiscalité de McKinsey.
En septembre 2026, le PNF annonce une saisie d’environ 65 millions d’euros, réalisée avec la justice belge dans le cadre de l’enquête pour blanchiment aggravé de fraude fiscale. McKinsey conteste toute faute.
Cette saisie est conservatoire. Elle ne constitue pas une condamnation et ne démontre pas que cet argent aurait financé les campagnes de Macron. www-pp.afp.com
Additionner les affaires sous un même titre peut produire une impression de culpabilité globale. Pour comprendre les responsabilités, il faut au contraire conserver la distinction entre fiscalité du cabinet, comptes électoraux et attribution des marchés.
La rigueur rend les conclusions plus difficiles à contester.
Ce que l’on peut déjà demander au pouvoir
L’attente judiciaire n’interdit pas le contrôle démocratique.
Il est légitime de demander, pour chaque prestation gratuite importante, qui l’a proposée, qui l’a autorisée, quels travaux ont été réalisés et quelles règles ont encadré les échanges.
Il est tout aussi légitime d’exiger que les marchés ultérieurs puissent être examinés sans confusion entre familiarité, réputation et mérite de l’offre.
Nous proposons quatre exigences : une convention écrite avant l’intervention, une traçabilité des moyens engagés, un contrôle des conflits d’intérêts et une transparence sur l’utilisation commerciale du nom des institutions publiques.
Ces précautions ne présument aucune culpabilité. Elles réduisent les situations dans lesquelles il devient difficile de distinguer service offert et investissement commercial.
Le dossier Macron–McKinsey pose une question qui dépasse ses protagonistes : comment une puissance publique reste-t-elle libre face à ceux qui lui proposent gratuitement leur aide ?
Le citoyen n’a pas à démontrer une infraction pour demander cette réponse. Il finance les institutions, participe aux élections et supporte les conséquences des décisions prises.
Il est fondé à savoir ce que l’État reçoit, ce qu’il donne et ce que la gratuité peut engager pour la suite.