Les États européens ont consacré 418 milliards d’euros à leur défense en 2025. Mais une part considérable de leurs nouvelles commandes profite encore aux industriels américains. L’Europe paie ainsi une première fois pour s’armer et une seconde fois en abandonnant emplois, technologies et autonomie stratégique.
L’Europe se réarme.
En 2025, les dépenses militaires des 27 États membres de l’Union européenne ont atteint 418 milliards d’euros, soit environ 2,2 % de leur produit intérieur brut. Elles devraient encore progresser pour approcher 454 milliards en 2026.
Depuis 2020, l’augmentation atteint près de 80 %. En cinq ans, les budgets de défense européens ont donc accompli une ascension que les dépenses de santé, d’éducation ou d’infrastructures contemplent avec une certaine mélancolie.
Cette hausse n’est pourtant pas incompréhensible.
La guerre en Ukraine a rappelé que les conflits de haute intensité n’avaient pas disparu avec les cassettes VHS. La Russie a reconstitué une économie de guerre, les États-Unis demandent aux Européens d’assumer davantage leur propre sécurité et les stocks de munitions du continent se sont révélés dangereusement insuffisants.
Le problème n’est donc plus seulement de savoir si l’Europe dépense assez.
Il est de savoir ce qu’elle obtient en échange.
418 milliards, mais toujours pas d’armée européenne
Avec 418 milliards d’euros, les États de l’Union consacrent collectivement à leur défense davantage que la Russie et plusieurs fois plus que la plupart des puissances militaires mondiales.
Mais ils ne disposent pas pour autant d’une véritable défense commune.
L’Europe possède vingt-sept budgets, vingt-sept chaînes de décision et presque autant de conceptions de la menace. Chaque pays protège ses entreprises, choisit ses équipements, organise ses commandes et définit ses priorités.
Le résultat ressemble moins à une armée intégrée qu’à une copropriété dont chaque habitant aurait acheté sa propre serrure, son propre extincteur et un modèle différent de détecteur de fumée.
Les Européens utilisent encore une multitude de chars, d’avions, de bâtiments de guerre et de systèmes d’artillerie différents. Cette diversité entraîne des coûts supplémentaires pour la maintenance, les pièces détachées, les munitions, la formation et les infrastructures.
Elle réduit aussi l’interopérabilité. Deux armées alliées peuvent théoriquement combattre ensemble, mais découvrir que leurs équipements communiquent mal ou que leurs munitions ne sont pas interchangeables.
Dépenser davantage sans réduire cette fragmentation revient à remplir une baignoire en laissant le bouchon ouvert.
La ruée vers les équipements américains
Après l’invasion russe de l’Ukraine, les gouvernements européens ont dû commander rapidement des avions, des missiles, des systèmes de défense aérienne et des pièces d’artillerie.
Entre juin 2022 et juin 2023, 78 % des acquisitions militaires des États membres ont été réalisées auprès de fournisseurs extérieurs à l’Union européenne. Sur l’ensemble des achats, 63 % sont allés aux États-Unis, selon les données reprises dans le rapport Draghi et par plusieurs institutions européennes.
Ces pourcentages doivent être maniés avec prudence. Ils couvrent une période exceptionnelle et reposent sur les commandes annoncées, parfois livrables plusieurs années plus tard. Une étude de l’International Institute for Strategic Studies a obtenu une proportion extérieure plus faible en utilisant une autre période et un périmètre incluant des pays européens non membres de l’Union.
La tendance générale ne fait cependant guère de doute : lorsqu’ils doivent acheter vite, les Européens se tournent massivement vers les États-Unis.
La Pologne a commandé des chars Abrams, des lance-roquettes HIMARS et des avions F-35. L’Allemagne, la Belgique, la Finlande, les Pays-Bas, le Danemark et plusieurs autres pays ont également choisi le F-35. Les systèmes américains Patriot restent très demandés pour la défense aérienne.
Les États-Unis proposent des matériels disponibles, déjà éprouvés, produits en série et compatibles avec les structures de l’OTAN. Face à une menace immédiate, commander un équipement américain peut donc être une décision parfaitement rationnelle.
Mais la somme de décisions nationales rationnelles peut produire une dépendance collective parfaitement irrationnelle.
Acheter une arme, c’est aussi acheter une dépendance
Un avion de combat ou un système antimissile n’est pas un appareil électroménager que l’on paie une fois avant de l’oublier dans un placard.
Il doit être entretenu, modernisé et approvisionné pendant plusieurs décennies. Il dépend de logiciels, de pièces détachées, de munitions, de communications sécurisées et parfois de données fournies par le pays producteur.
L’achat initial ne représente donc qu’une partie de la facture.
Lorsqu’un État européen choisit un équipement américain, il transfère aussi une partie de ses dépenses futures vers l’industrie américaine. Il finance ses chaînes de production, ses bureaux d’études, ses brevets et ses emplois qualifiés.
Plus grave encore, il peut perdre une partie de sa liberté politique.
L’utilisation, la modification ou la réexportation de certains équipements peut être soumise à l’autorisation de Washington. Les mises à jour logicielles et l’accès à certaines données techniques restent contrôlés par le fabricant ou les autorités américaines.
Les États-Unis demeurent un allié essentiel de l’Europe. Mais une alliance n’abolit pas les intérêts nationaux, pas plus qu’un mariage ne supprime la nécessité d’avoir son propre compte bancaire.
La question n’est donc pas de rompre avec Washington. Elle est d’éviter qu’un changement de politique américaine ne puisse immobiliser une partie des capacités européennes.
Pourquoi l’Europe ne peut-elle pas fournir elle-même ?
Le continent ne manque pourtant pas d’industriels compétents.
La France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suède produisent des avions, des missiles, des blindés, des sous-marins, des radars et des satellites parmi les plus performants au monde. Des entreprises comme Airbus, Dassault Aviation, Leonardo, Rheinmetall, Saab, MBDA, Naval Group, Thales ou KNDS disposent de technologies reconnues.
Mais l’industrie européenne souffre de commandes trop petites, trop irrégulières et trop nationales.
Chaque État souhaite préserver ses usines et ses compétences. Les programmes communs deviennent alors des négociations interminables sur la répartition des emplois, des responsabilités et des retombées industrielles.
Le système de combat aérien du futur franco-germano-espagnol, le SCAF, illustre ces difficultés. Le partage des tâches et de la maîtrise technologique a provoqué des tensions répétées entre industriels et gouvernements.
Sur le papier, tout le monde souhaite construire européen. En pratique, chacun souhaite surtout que l’Europe construise chez lui.
Pendant ce temps, les industriels américains bénéficient d’un marché national immense, de commandes pluriannuelles et de séries beaucoup plus longues. Ils peuvent produire plus vite, amortir leurs coûts de développement et proposer des équipements déjà disponibles.
L’Europe ne manque donc pas nécessairement de savoir-faire. Elle manque de volume, de continuité et de décisions communes.
L’urgence justifie l’achat américain — mais pas l’habitude
Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, les usines européennes ne pouvaient pas fournir immédiatement tous les équipements réclamés.
Acheter à l’extérieur était parfois indispensable. Une batterie antimissile livrée rapidement protège davantage qu’un magnifique projet européen annoncé pour 2040.
Mais l’urgence ne peut devenir une politique industrielle permanente.
Si chaque crise conduit les Européens à commander américain parce que l’industrie européenne ne produit pas assez, celle-ci ne recevra jamais les commandes nécessaires pour augmenter ses capacités. Et lors de la crise suivante, elle sera une nouvelle fois incapable de livrer.
Le cercle est délicieusement absurde :
l’Europe n’achète pas européen parce que ses industriels ne produisent pas assez ;
les industriels européens ne produisent pas assez parce que l’Europe ne leur commande pas suffisamment ;
les gouvernements concluent alors que l’Amérique reste indispensable.
Une dépendance finit toujours par produire les arguments nécessaires à sa propre survie.
Bruxelles découvre les achats communs
L’Union européenne tente désormais de briser ce cercle.
Sa stratégie industrielle de défense veut encourager les États à acheter davantage ensemble et à privilégier les équipements produits sur le continent. Le programme EDIP dispose de 1,5 milliard d’euros, dont plus de 700 millions destinés au renforcement des capacités de production européennes et ukrainiennes.
Le mécanisme SAFE permet en outre à la Commission de lever jusqu’à 150 milliards d’euros afin d’accorder des prêts aux États pour des investissements communs dans les missiles, les drones, la défense aérienne, le cyber ou les munitions.
Bruxelles a également assoupli les règles budgétaires et estime que son plan pour la défense pourrait faciliter jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires.
Ces montants impressionnent. Mais ils ne garantiront pas que l’argent finance réellement une industrie européenne intégrée.
Tout dépendra des conditions attachées aux financements, de la définition d’un produit européen et de la capacité des gouvernements à renoncer à certains doublons nationaux.
Le programme EDIP lui-même ne représente que 1,5 milliard d’euros face à plus de 400 milliards de dépenses annuelles. Une somme utile, certes, mais encore plus proche de l’amorce que du moteur principal.
Acheter européen ne signifie pas fermer la porte
Une préférence européenne absolue serait cependant dangereuse.
Aucun pays européen ne peut aujourd’hui remplacer seul toutes les capacités américaines. Les États-Unis fournissent encore des renseignements, des satellites, du transport stratégique, de la défense antimissile, du ravitaillement en vol et une partie essentielle de la dissuasion nucléaire de l’OTAN.
L’Europe doit également travailler avec le Royaume-Uni, la Norvège et l’Ukraine, dont les industries de défense sont indispensables à la sécurité du continent sans appartenir à l’Union européenne.
L’objectif raisonnable n’est donc pas l’autarcie.
Il consiste à distinguer trois catégories :
les équipements qui doivent impérativement être produits en Europe pour préserver une autonomie stratégique ;
ceux qui peuvent être développés avec des partenaires fiables ;
ceux qui peuvent encore être achetés sur le marché international lorsqu’aucune solution européenne n’est disponible à temps.
Cette hiérarchie suppose une stratégie commune. Or les Européens préfèrent souvent annoncer des budgets avant de décider précisément ce qu’ils veulent défendre, contre quelle menace et avec quels moyens.
L’argent remplace alors la réflexion. C’est pratique, mais rarement économique.
Dépenser mieux avant de dépenser toujours plus
La défense européenne a besoin d’investissements durables. Les décennies de réduction des budgets ont laissé des stocks insuffisants, des infrastructures vieillissantes et des capacités industrielles trop limitées.
Mais l’augmentation des dépenses ne doit pas devenir un objectif en elle-même.
Acheter vingt-sept modèles différents, multiplier les administrations, dupliquer les programmes et transférer l’essentiel des nouvelles commandes hors du continent ne renforcera pas suffisamment la sécurité européenne.
La priorité devrait être de regrouper les commandes, harmoniser les besoins, financer la recherche, garantir des contrats pluriannuels et répartir les productions entre plusieurs pays.
Cela exigerait que les gouvernements acceptent de partager une partie de leur souveraineté pour en récupérer collectivement davantage.
Car l’autonomie européenne ne signifie pas l’indépendance de chaque État. Elle signifie la capacité du continent à agir lorsque les États-Unis ne veulent plus, ne peuvent plus ou n’ont simplement pas les mêmes priorités.
En 2025, l’Europe a consacré 418 milliards d’euros à sa défense.
La question n’est plus de savoir si cette somme est importante.
La question est de savoir combien de fois les Européens accepteront encore de la payer : une première fois dans leurs budgets, une deuxième dans leurs importations et peut-être une troisième, demain, dans leur incapacité à décider seuls.
Sources principales : Agence européenne de défense — dépenses de défense en 2025 et prévisions 2026 ; Conseil de l’Union européenne — la défense européenne en chiffres ; Commission européenne — Livre blanc sur la défense et Readiness 2030 ; Commission européenne — stratégie industrielle européenne de défense ; Parlement européen — dépendance des acquisitions européennes envers les fournisseurs extérieurs ; IISS — réévaluation des achats européens depuis 2022