Défendre une femme que l’on oblige à retirer son hijab tout en oubliant celle que l’on contraint à le porter, ce n’est pas défendre la liberté. C’est choisir la contrainte que l’on préfère.
Tribune d’Amzoun — adaptée pour uneautrevie.org
J’ai vu cette vague de solidarité se répandre sur les réseaux sociaux. J’ai vu des Françaises se couvrir la tête pour protester contre la proposition du Rassemblement national d’interdire le voile islamique dans l’espace public.
Cette proposition mérite d’être combattue. Demander à la police de déterminer si un foulard est religieux, culturel ou simplement vestimentaire conduirait à une surveillance aussi intrusive qu’absurde. Les femmes musulmanes deviendraient les premières cibles d’une bataille politique menée sur leur corps. Au sein même du RN, le projet demeure d’ailleurs juridiquement imprécis et politiquement disputé, comme l’a récemment montré Le Monde.
Mais devant ces gestes de solidarité, une autre question me poursuit : qui se couvre les cheveux en soutien aux femmes contraintes de les cacher ? Et qui accepte de les découvrir en solidarité avec celles qui se battent pour pouvoir retirer leur voile ?
Je suis Algérien. J’ai vécu dans un pays où l’islam structure profondément la vie sociale, même si l’Algérie, contrairement à l’Iran ou à l’Afghanistan, n’impose pas légalement le hijab à toutes les femmes.
De nombreuses Algériennes vivent les cheveux découverts, travaillent, étudient et circulent librement. Il serait mensonger de présenter tout le pays comme une immense prison religieuse. Mais il serait tout aussi malhonnête de nier les pressions que subissent certaines femmes lorsqu’elles refusent de se conformer aux normes vestimentaires de leur famille, de leur quartier ou de leur milieu social.
Ces pressions ne prennent pas toujours la forme d’une loi ou d’une violence physique. Elles passent par les regards, les remarques, les insultes, la culpabilisation et le soupçon permanent d’immoralité.
« Habillées mais nues »
Dans certains discours religieux conservateurs, les femmes dont la tenue est jugée insuffisamment pudique sont décrites comme kâsiyât ‘âriyât — « habillées mais nues ». Le mot mutabarrijât, souvent traduit par « exhibitionnistes », sert également à condamner celles qui laisseraient voir leurs cheveux, leur silhouette ou leurs ornements.
Ces expressions ne résument évidemment ni l’islam dans toute sa diversité ni l’opinion de tous les musulmans. Elles existent néanmoins dans certains prêches et discours sociaux. Leur fonction est claire : diviser les femmes entre les respectables et les autres, entre les « vertueuses » et celles dont la conduite serait moralement suspecte.
Cette violence symbolique est difficile à percevoir depuis la France. Elle ne laisse pas nécessairement de trace visible. Pourtant, répétée quotidiennement, elle peut déterminer la manière de s’habiller, de se déplacer, de travailler et parfois même de se considérer soi-même.
En 2019, la campagne algérienne #FreeFromHijab avait précisément voulu rendre visible cette contrainte. Des femmes y dénonçaient moins un morceau de tissu que l’obligation sociale implicite de le porter. Leur parole rappelait une évidence trop souvent oubliée : un vêtement ne peut être présenté comme un libre choix lorsque le refus de le porter entraîne humiliation, rejet ou menace.
Un même voile, plusieurs réalités
L’erreur serait toutefois de remplacer une simplification par une autre.
Le hijab n’a pas une signification unique. Pour une femme, il peut représenter la foi, la pudeur, une tradition familiale ou une identité assumée. Pour une autre, il peut être le résultat d’une pression conjugale ou communautaire. Pour une troisième, il peut devenir un signe militant et politique. Il arrive aussi que toutes ces dimensions se mélangent.
Affirmer que toute femme voilée serait soumise revient à lui retirer sa capacité de décider. Mais prétendre que le voile est toujours un choix individuel, sans tenir compte des rapports de force sociaux, revient à rendre invisibles celles qui n’ont précisément pas le choix.
La véritable question n’est donc pas : « Le voile est-il libre ou oppressif ? »
Elle est : dans quelles conditions cette femme le porte-t-elle et que lui arriverait-il si elle décidait de l’enlever ?
C’est là que se mesure la liberté.
La solidarité à sens unique
Une partie du militantisme occidental défend vigoureusement le droit de porter le hijab, mais se montre beaucoup plus discrète lorsqu’une femme musulmane veut s’en affranchir.
Cette asymétrie interroge.
Pourquoi les femmes qui refusent le voile en Algérie, en Iran ou ailleurs reçoivent-elles si peu de soutien ? Pourquoi leurs témoignages sont-ils parfois relativisés, comme si évoquer la pression religieuse risquait nécessairement d’alimenter le racisme antimusulman ?
La discrimination envers les musulmans existe. Des femmes portant librement le hijab peuvent être écartées d’un emploi, d’une formation ou d’une activité sportive. En France, les controverses autour de la participation des sportives voilées ont montré que l’exclusion pouvait être très concrète. La dénoncer est légitime.
Mais reconnaître cette discrimination ne doit pas nous conduire à nier l’existence de l’islamisme, pas plus que combattre l’islamisme ne doit servir de prétexte pour stigmatiser tous les musulmans.
Deux réalités peuvent coexister : une femme peut être injustement contrainte d’enlever son voile en France pendant qu’une autre est injustement contrainte de le porter en Algérie. Le principe qui doit les protéger est exactement le même.
Ne pas confondre musulmans et islamistes
Le texte initial de cette tribune allait trop loin lorsqu’il semblait attribuer aux musulmans dans leur ensemble un projet de conquête ou une intolérance structurelle envers les autres religions.
Une expérience personnelle, aussi sincère soit-elle, ne suffit pas à démontrer que tous les croyants pensent de la même manière. Les musulmans ne constituent pas davantage un bloc politique homogène que les chrétiens, les juifs ou les athées.
Il faut donc distinguer clairement l’islam, religion vécue de multiples manières, de l’islamisme, projet politique qui entend soumettre la société et ses lois à une interprétation religieuse.
Cette distinction n’est pas une précaution de langage destinée à éviter le débat. Elle est indispensable pour désigner correctement l’adversaire. Lorsqu’on accuse indistinctement tous les musulmans, on renforce les islamistes qui prétendent parler en leur nom. On abandonne aussi les musulmans libéraux, les croyantes non voilées, les féministes issues du monde musulman et tous ceux qui contestent la domination religieuse de l’intérieur.
Le véritable piège démocratique
Le piège de la démocratie ne réside pas dans la tolérance elle-même. Une démocratie qui renoncerait à la liberté religieuse pour se protéger cesserait déjà d’être pleinement démocratique.
Le piège apparaît lorsque la tolérance devient sélective.
Il se referme lorsque, par peur d’être accusé de racisme, on refuse d’écouter les femmes qui dénoncent une contrainte religieuse. Mais il se referme tout autant lorsqu’on instrumentalise la cause des femmes pour exclure les musulmanes de l’espace public.
Les mouvements islamistes peuvent détourner le vocabulaire des droits humains afin de mettre leur idéologie à l’abri de la critique. Inversement, les mouvements identitaires peuvent détourner la laïcité et le féminisme pour transformer une minorité religieuse en ennemie intérieure.
Dans les deux cas, la femme disparaît derrière le symbole que chaque camp veut lui imposer.
Pour les uns, elle doit se couvrir afin d’incarner la vertu et l’appartenance à la communauté. Pour les autres, elle doit se découvrir pour prouver son assimilation. Personne ne lui demande véritablement ce qu’elle veut.
Une règle simple : aucune contrainte
Une démocratie cohérente devrait être capable d’énoncer simultanément quatre principes :
aucune femme ne doit être contrainte de porter le voile ;
aucune femme ne doit être contrainte de le retirer dans l’espace public ordinaire ;
aucune religion ne doit pouvoir imposer ses prescriptions à l’ensemble de la société ;
aucune lutte contre l’extrémisme ne doit conduire à traiter tous les croyants comme des suspects.
Cela suppose de sanctionner les menaces familiales et communautaires, les discriminations professionnelles et les appels religieux à l’humiliation des femmes. Cela suppose également de soutenir celles qui quittent le voile sans les obliger à renier leur culture ou leur foi.
L’Algérie possède par ailleurs un droit de la famille encore profondément inégalitaire. Les organisations internationales continuent de relever des discriminations concernant notamment le mariage, le divorce et la tutelle, ainsi que des lacunes dans la protection contre les violences faites aux femmes. Human Rights Watch, Amnesty International et ONU Femmes documentent ces difficultés.
Voilà le contexte que l’on ne peut écarter lorsque l’on présente le voile exclusivement comme un instrument d’émancipation.
Écouter toutes les femmes
Aux Françaises qui se couvrent la tête par solidarité, je ne demande pas de cesser de défendre les musulmanes menacées d’exclusion. Je leur demande d’élargir leur solidarité.
Écoutez également la jeune Algérienne insultée parce qu’elle marche les cheveux au vent. Écoutez celle qui enlève son hijab après des années de peur. Écoutez l’Iranienne qui risque sa liberté pour refuser le voile obligatoire. Écoutez aussi la Française musulmane qui le porte volontairement et refuse que l’État décide de sa tenue.
Ne choisissez pas les femmes dont la liberté correspond le mieux à votre camp politique.
La liberté vestimentaire ne consiste ni à sacraliser le voile ni à l’interdire. Elle consiste à garantir qu’une femme puisse le mettre, l’enlever, puis éventuellement changer d’avis sans perdre son emploi, sa famille, sa sécurité ou sa dignité.
La véritable solidarité ne consiste pas à porter le symbole d’une autre femme. Elle commence lorsqu’on accepte de lui demander ce qu’elle veut — et lorsqu’on est prêt à défendre sa réponse, même si elle dérange nos certitudes.
Ni voile obligatoire, ni dévoilement obligatoire.
C’est moins spectaculaire qu’une campagne sur les réseaux sociaux. Mais c’est cela, la liberté.
Amzoun, agronome, sociologue et nutritionniste
Texte adapté et éditorialisé pour uneautrevie.org — septembre 2026
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