Internet devait libérer le savoir. Il a surtout créé une économie capable de transformer chacune de nos hésitations, colères et curiosités en monnaie sonnante et trébuchante. Inspirée par l’essai La Civilisation du poisson rouge de Bruno Patino, cette réflexion interroge moins nos écrans que le système économique qui les rend si difficiles à quitter.
Il suffit d’observer une scène devenue banale.
Dans un train, une salle d’attente ou autour d’une table, les visages sont penchés vers les écrans. Un message arrive. Puis une vidéo. Une alerte. Une publicité. Une nouvelle polémique. Le doigt glisse, presque mécaniquement, vers le contenu suivant.
Personne n’a décidé de passer une demi-heure à regarder des inconnus danser, cuisiner ou s’insulter. Pourtant, trente minutes se sont envolées. L’utilisateur croyait tuer le temps. C’est surtout la plateforme qui vient de le capturer.
Bienvenue dans l’économie de l’attention.
Quand notre temps devient une marchandise
Les grandes plateformes numériques paraissent gratuites. Facebook, Instagram, TikTok, YouTube ou X ne demandent généralement aucun droit d’entrée. Cette gratuité est toutefois une illusion comptable.
Lorsque nous ne payons pas avec de l’argent, nous payons avec notre temps, nos données et nos comportements.
Chaque clic renseigne les plateformes sur nos préférences. Elles savent quelles images nous arrêtent, quels sujets nous irritent, combien de secondes nous regardons une vidéo et à quel moment nous décidons de partir.
Ces informations permettent de dresser des profils extrêmement précis. Non pas pour mieux comprendre l’humanité — restons sérieux — mais pour vendre aux annonceurs la possibilité d’atteindre la bonne personne, au bon moment, avec le message le plus efficace.
Le véritable produit commercialisé n’est donc pas l’application. C’est notre disponibilité mentale.
Plus longtemps nous restons connectés, plus la plateforme peut afficher de publicités, collecter des données et affiner ses prédictions. Son intérêt économique est simple : nous faire revenir le plus souvent possible et retarder le moment où nous refermerons l’écran.
Des machines à fabriquer de l’habitude
Pour retenir leurs utilisateurs, les plateformes ne comptent pas uniquement sur la qualité des contenus. Elles exploitent également des mécanismes connus de la psychologie comportementale.
Les récompenses variables en sont un exemple classique. Lorsque nous actualisons une page, nous ignorons ce qui va apparaître. Une information passionnante ? Une plaisanterie médiocre ? Un message attendu ? Rien du tout ?
Cette incertitude encourage la répétition du geste. C’est le même principe que celui des machines à sous : la prochaine tentative pourrait être la bonne.
Les notifications rouges, le défilement infini, les vidéos lancées automatiquement, les recommandations personnalisées et les compteurs de réactions poursuivent le même objectif. Ils suppriment les moments naturels d’arrêt.
Autrefois, un journal avait une dernière page et un film un générique. Sur Internet, la fin a été poliment licenciée pour manque de rentabilité.
Le phénomène ne doit pourtant pas être présenté comme une addiction universelle. Tous les utilisateurs ne développent pas une dépendance et toutes les pratiques numériques ne sont pas nocives. Internet permet de travailler, d’apprendre, de créer et de maintenir des liens sociaux.
Le problème commence lorsque l’usage devient difficile à contrôler, perturbe le sommeil, remplace les relations ordinaires ou empêche de se consacrer durablement à une tâche. Les travaux scientifiques sur l’usage problématique d’Internet relèvent effectivement des associations avec des difficultés cognitives et certains troubles psychologiques, mais ils soulignent aussi les limites des études et la difficulté d’établir des liens simples de cause à effet. La réalité est moins spectaculaire qu’un slogan, mais beaucoup plus sérieuse qu’un haussement d’épaules. (Étude publiée dans Psychiatry Research)
Non, notre cerveau n’est pas devenu celui d’un poisson rouge
Une affirmation revient régulièrement : l’être humain moderne ne disposerait plus que de huit ou neuf secondes d’attention, soit moins qu’un poisson rouge.
L’image est séduisante. Elle est aussi largement trompeuse.
Il n’existe pas de durée universelle de l’attention humaine. Nous pouvons abandonner une vidéo au bout de trois secondes et rester absorbés plusieurs heures par un roman, un travail manuel, un match ou une conversation. L’attention dépend de l’intérêt, de l’environnement, de la fatigue et de la difficulté de la tâche.
Le véritable changement se situe ailleurs.
Nous évoluons dans un environnement qui sollicite continuellement notre vigilance. Chaque notification nous invite à changer de sujet. Chaque alerte nous promet une nouveauté. Chaque application tente de récupérer la portion de cerveau que l’application voisine n’a pas encore engloutie.
Notre capacité intellectuelle n’a donc pas nécessairement disparu. Elle est constamment interrompue.
Or la concentration profonde réclame exactement l’inverse : du temps, du silence et la possibilité de demeurer quelques instants sans stimulation. Trois denrées devenues presque luxueuses.
De l’utopie du savoir au supermarché des émotions
Les pionniers du Web imaginaient un espace ouvert où les connaissances circuleraient librement, au-delà des frontières et des hiérarchies.
Une partie de cette promesse a été tenue. Jamais autant d’êtres humains n’ont eu accès à autant d’informations. Une bibliothèque mondiale tient désormais dans une poche.
Mais cette bibliothèque a progressivement été transformée en centre commercial.
Le modèle publicitaire a imposé sa propre logique. Pour être rentable, un contenu ne doit pas nécessairement être vrai, utile ou intelligent. Il doit provoquer une réaction.
La peur, l’indignation et la colère fonctionnent particulièrement bien. Elles poussent à cliquer, commenter et partager. La nuance voyage plus lentement : elle exige du temps et ne hurle pas en lettres capitales.
Les algorithmes n’ont pas besoin d’être politiquement engagés pour favoriser les contenus extrêmes. Il suffit qu’ils privilégient ce qui retient le public. Si une affirmation outrancière provoque davantage de réactions qu’une analyse prudente, elle bénéficiera d’un avantage mécanique.
Le système ne nous montre donc pas le monde tel qu’il est. Il sélectionne ce qui possède le plus de chances de nous maintenir devant l’écran.
Chacun dans sa réalité personnelle
La personnalisation facilite l’utilisation des services numériques. Elle nous évite de fouiller parmi des millions de contenus. Mais elle produit également un enfermement discret.
À partir de nos comportements passés, les plateformes nous proposent des publications semblables à celles que nous avons déjà appréciées. À force, nous rencontrons surtout des idées compatibles avec les nôtres.
Nous ne sommes pas nécessairement enfermés dans une bulle totalement étanche. Nous pouvons croiser des opinions opposées. Mais celles-ci nous sont souvent présentées sous leur forme la plus caricaturale, parce que le conflit stimule l’engagement.
La société se fragmente alors en réalités concurrentes. Les uns sont persuadés que les médias mentent systématiquement. Les autres considèrent toute contestation comme une manifestation d’ignorance ou de complotisme.
Entre les deux, le terrain commun se rétrécit.
Cette évolution pose un problème démocratique majeur. Un débat public ne nécessite pas que tout le monde partage la même opinion. Il exige toutefois que les citoyens puissent s’accorder sur quelques faits et reconnaître la légitimité de leurs désaccords.
Sans cette base commune, la discussion politique devient un concours de cris. Le vainqueur n’est plus celui qui démontre, mais celui qui mobilise le plus efficacement les émotions de son camp.
Les médias traditionnels pris à leur propre piège
Les journaux, les radios et les télévisions ont longtemps décidé quels sujets méritaient l’attention du public. Internet a brisé ce monopole, et ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle.
Des témoignages autrefois invisibles peuvent désormais émerger. Des citoyens corrigent les journalistes, documentent des événements et font circuler des informations que les rédactions avaient négligées.
Mais les médias traditionnels ont aussi adopté les règles des plateformes afin de préserver leur audience. Titres alarmistes, débats artificiellement conflictuels et sujets choisis pour leur potentiel viral se sont multipliés.
La frontière entre information et captation de l’attention s’est brouillée.
Les rédactions se retrouvent alors dans une position inconfortable : elles dénoncent les excès des réseaux sociaux tout en dépendant d’eux pour diffuser leurs contenus. C’est un peu comme reprocher au casino de ruiner les joueurs tout en installant ses bureaux près de la roulette.
Le journalisme ne retrouvera sa crédibilité qu’en assumant ce qui le distingue réellement : la vérification, la hiérarchisation, la transparence des sources et le droit de dire « nous ne savons pas encore ».
La responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur l’utilisateur
Face à ces mécanismes, les conseils habituels fleurissent : couper les notifications, ranger son téléphone, limiter son temps d’écran ou organiser des périodes de déconnexion.
Ces mesures sont utiles. Elles permettent de reconquérir un peu de calme et d’autonomie. Mais elles ne suffisent pas.
Demander uniquement aux individus de résister revient à organiser un bras de fer entre un utilisateur fatigué et des entreprises disposant de milliards, d’ingénieurs, de psychologues et de montagnes de données comportementales. On a connu des combats plus équilibrés.
La conception même des plateformes doit être interrogée.
Pourquoi le défilement devrait-il être infini ? Pourquoi les vidéos doivent-elles s’enchaîner automatiquement ? Pourquoi les recommandations sont-elles optimisées pour maximiser le temps passé plutôt que la qualité de l’expérience ? Pourquoi les chercheurs indépendants accèdent-ils si difficilement aux données nécessaires pour mesurer les effets sociaux de ces systèmes ?
L’Union européenne a commencé à répondre à certaines de ces questions avec le règlement sur les services numériques, le Digital Services Act. Celui-ci impose notamment davantage de transparence aux grandes plateformes, une évaluation de leurs risques systémiques et des protections particulières pour les mineurs.
La réglementation reste cependant engagée dans une course-poursuite permanente. La technologie avance en trottinette électrique pendant que la loi cherche encore où acheter son ticket de bus.
Reprendre possession de son attention
L’objectif ne consiste pas à supprimer Internet ni à transformer nos maisons en monastères sans Wi-Fi.
Il s’agit de choisir consciemment les usages numériques qui nous servent et de refuser ceux qui nous exploitent.
Quelques gestes simples peuvent déjà modifier le rapport aux écrans :
désactiver les notifications non essentielles ;
retirer les réseaux sociaux de l’écran d’accueil ;
fixer des moments précis pour consulter l’actualité ;
éviter le téléphone pendant les repas et avant le sommeil ;
réintroduire des activités longues sans interruption ;
apprendre à distinguer une information d’un contenu conçu uniquement pour provoquer une réaction.
Mais la réponse doit aussi être collective : éducation aux médias, protection renforcée des enfants, accès des chercheurs aux données, transparence des algorithmes et interdiction des techniques les plus manipulatrices.
Notre attention n’est pas une ressource comme les autres. Elle détermine ce que nous apprenons, ce que nous aimons et la manière dont nous comprenons le monde.
Celui qui contrôle notre attention ne contrôle pas entièrement notre pensée. Mais il choisit largement les sujets auxquels nous allons penser.
Le poisson rouge n’est peut-être pas celui que l’on croit
Bruno Patino avait choisi le poisson rouge comme symbole d’une civilisation enfermée dans l’instant et condamnée à redécouvrir sans cesse le même décor.
La métaphore demeure puissante, à condition de ne pas prendre trop au sérieux le prétendu chronomètre de son attention.
Le danger n’est pas que l’être humain soit devenu intellectuellement inférieur à un poisson. Il est que nous ayons construit autour de nous un aquarium numérique dont chaque paroi a été conçue pour retenir notre regard.
Nous pouvons encore en sortir.
À condition, d’abord, de comprendre qui gagne de l’argent lorsque nous tournons en rond.