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Un chariot rempli d’un train, d’un véhicule électrique, de panneaux solaires et d’équipements industriels européens, devant le siège de la Commission européenne.

Après avoir longtemps ouvert ses marchés publics au nom de la concurrence, l’Union européenne découvre que ses propres dépenses peuvent aussi servir à défendre son industrie. Une idée presque révolutionnaire à Bruxelles : lorsque l’Europe paie, elle pourrait peut-être acheter européen.

Chaque année, les administrations, les collectivités, les hôpitaux et les entreprises publiques de l’Union européenne achètent des trains, des véhicules, des équipements médicaux, des logiciels, des matériaux de construction et toutes sortes de services.

La somme donne légèrement le vertige : environ 2 500 milliards d’euros par an, soit près de 16 % du produit intérieur brut européen. Plus de 250 000 autorités publiques participent à cette gigantesque machine à commandes, selon la Commission européenne.

Les marchés publics européens constituent donc l’un des plus puissants instruments économiques du continent.

Du moins en théorie.

Car pendant des décennies, l’Union européenne les a principalement considérés comme un moyen d’obtenir le meilleur prix. La préférence devait aller à l’offre économiquement la plus avantageuse, avec la concurrence comme boussole et le libre-échange comme horizon indépassable.

L’idée paraissait rationnelle : faire jouer les fournisseurs les uns contre les autres devait permettre aux contribuables de payer moins cher.

Mais à force d’acheter au moins-disant, l’Europe a parfois fini par vendre sa propre industrie.

Le prix le plus bas n’est pas toujours le moins cher

Lorsqu’une collectivité achète un autobus produit à l’autre bout du monde plutôt qu’un modèle assemblé en Europe, elle peut réaliser une économie immédiate.

Mais le calcul oublie quelques lignes.

Il ne mesure pas les emplois industriels disparus, les compétences perdues, les recettes fiscales envolées ni la dépendance créée envers un fournisseur étranger. Il ne tient pas davantage compte du coût environnemental du transport ou du risque de ne plus pouvoir s’approvisionner en cas de crise.

Un produit moins cher à l’achat peut ainsi coûter beaucoup plus cher à la société.

La Commission elle-même reconnaît que 55 % des procédures européennes utilisent encore le prix le plus bas comme unique critère d’attribution. Autrement dit, malgré les discours consacrés à la transition écologique, à l’innovation et à la souveraineté, plus d’un marché public sur deux continue d’être jugé avec la délicatesse stratégique d’un client comparant deux grille-pain sur Internet.

La logique était supportable tant que le commerce international reposait réellement sur une ouverture réciproque des marchés.

Or ce monde-là ressemble de plus en plus à une vieille brochure publicitaire.

Les États-Unis et la Chine n’ont jamais eu les mêmes pudeurs

Les États-Unis utilisent depuis longtemps leurs commandes publiques pour soutenir leur industrie. Le Buy American Act et d’autres dispositifs fédéraux favorisent les produits fabriqués sur le territoire national.

La Chine pratique elle aussi une politique de préférence nationale, ouvertement ou par l’intermédiaire de normes, d’autorisations et de conditions d’accès qui rendent ses marchés difficiles à pénétrer.

En Europe, en revanche, la vertu consistait à laisser la porte ouverte en espérant que les autres feraient preuve de la même courtoisie.

Ils ne l’ont pas toujours fait.

En juin 2025, la Commission européenne a d’ailleurs utilisé pour la première fois son Instrument relatif aux marchés publics internationaux. Elle a décidé d’exclure les entreprises chinoises des marchés européens de dispositifs médicaux supérieurs à cinq millions d’euros, en réponse aux restrictions imposées aux producteurs européens en Chine.

Cette décision constitue un précédent important : Bruxelles a reconnu qu’un marché ouvert n’a de sens que si l’ouverture fonctionne dans les deux directions. Sinon, il ne s’agit plus de libre-échange, mais d’une opération portes ouvertes organisée par le seul propriétaire cambriolé.

Le tournant du « Made in Europe »

La mutation s’est accélérée le 4 mars 2026 avec la présentation par la Commission de l’Industrial Accelerator Act.

Ce projet de règlement prévoit d’introduire des critères européens d’origine et de faible empreinte carbone dans certains marchés publics et programmes d’aide. Il vise principalement les industries très consommatrices d’énergie, les technologies nécessaires à la transition énergétique et l’automobile.

Le texte concerne notamment l’acier, l’aluminium, le ciment, les batteries, les pompes à chaleur, les technologies renouvelables et certains composants automobiles.

Pour les véhicules financés par l’argent public, la proposition prévoit par exemple des exigences portant sur l’assemblage européen et sur l’origine d’une partie des composants. Certaines obligations commenceraient à s’appliquer à partir de 2029.

L’objectif annoncé est de faire remonter la part de l’industrie manufacturière de 14,3 % du PIB européen en 2024 à 20 % en 2035.

Voilà donc Bruxelles convertie à une évidence longtemps jugée suspecte : la puissance publique peut créer un marché pour les industries qu’elle souhaite conserver.

Il était temps. Les industries européennes de l’énergie solaire, des batteries, de l’acier ou des véhicules électriques affrontent des concurrents bénéficiant de subventions massives, d’une énergie moins chère, de règles environnementales différentes et parfois d’un marché intérieur protégé.

Les inviter ensuite à participer à des appels d’offres uniquement jugés sur le prix revenait à organiser une course entre un cycliste et une voiture, puis à féliciter le jury pour sa neutralité.

Une préférence européenne encore très encadrée

Il serait cependant prématuré de proclamer l’avènement d’un véritable « Buy European Act ».

Le projet présenté en mars 2026 n’est pas encore adopté. Il doit être négocié par le Parlement européen et les États membres, qui peuvent le modifier, l’affaiblir ou multiplier les exceptions — discipline dans laquelle l’Union possède une expérience assez remarquable.

Surtout, les critères européens envisagés restent concentrés sur quelques secteurs stratégiques. Ils ne constituent pas une préférence générale applicable à l’ensemble des commandes publiques.

Le dispositif prévoit également des dérogations lorsque les produits conformes ne sont pas disponibles en quantité suffisante, lorsque la concurrence est trop faible ou lorsque le surcoût devient trop important. Dans les marchés publics, une obligation pourrait notamment être écartée si elle entraînait une hausse de prix supérieure à 25 %.

Ces soupapes sont compréhensibles. Une préférence européenne absolue risquerait de renchérir brutalement certains projets et de favoriser des producteurs insuffisamment compétitifs.

Mais trop d’exceptions pourraient aussi transformer la réforme en superbe tigre de papier, féroce dans les communiqués et parfaitement végétarien dans les appels d’offres.

Acheter européen ne signifie pas acheter n’importe quoi

La préférence européenne ne doit pas devenir une rente offerte à quelques grands groupes sous prétexte qu’ils possèdent une usine ou une boîte aux lettres dans l’Union.

L’origine d’un produit est devenue difficile à déterminer. Une voiture peut être assemblée en Europe avec une batterie chinoise, des semi-conducteurs taïwanais, des logiciels américains et des matières premières venues d’Afrique ou d’Amérique latine.

Le véritable enjeu consiste donc à mesurer la valeur créée en Europe : production, emplois, recherche, fiscalité, formation et maîtrise technologique.

Il faut également maintenir une véritable concurrence entre fournisseurs européens. Protéger une industrie ne signifie pas accepter ses retards, ses marges excessives ou ses produits médiocres.

Une politique intelligente pourrait combiner plusieurs critères :

le prix total sur la durée de vie du produit ;

la proportion de valeur créée en Europe ;

l’empreinte carbone ;

la sécurité des approvisionnements ;

la réparabilité ;

le respect des normes sociales ;

la contribution à l’innovation et à l’emploi local.

Le prix resterait important, mais il cesserait d’être le seul juge, le seul juré et le seul bourreau.

Le risque d’une Europe à vingt-sept préférences

Une autre difficulté demeure : acheter européen suppose que les États acceptent de ne pas toujours acheter national.

La France souhaitera favoriser ses trains, l’Allemagne ses équipements industriels, l’Italie ses entreprises et chaque gouvernement son champion préféré. Si la préférence européenne se transforme en vingt-sept nationalismes économiques concurrents, le résultat sera une fragmentation supplémentaire du marché intérieur.

Or les achats groupés restent rares. La Commission estime que seulement 11 % des procédures européennes sont organisées de manière coopérative.

L’Union dispose pourtant d’une force de frappe considérable. En regroupant leurs commandes, les États pourraient négocier de meilleurs prix, soutenir des chaînes de production européennes et offrir aux industriels une visibilité suffisante pour investir.

Ce qui fonctionne pour l’achat commun de vaccins ou, plus difficilement, pour certains équipements militaires, pourrait être étendu aux trains, aux réseaux électriques, aux technologies médicales, aux batteries ou aux infrastructures numériques.

La souveraineté ne consiste pas seulement à produire. Elle consiste aussi à savoir acheter ensemble.

Une révolution tardive, mais nécessaire

L’Europe ne pourra pas reconstruire son industrie uniquement avec des subventions. Financer une usine qui ne trouve ensuite aucun client revient à construire un moulin dans une région sans vent.

Les commandes publiques peuvent fournir ce marché.

Elles permettent aux entreprises d’investir, d’augmenter leurs volumes, de réduire leurs coûts et de développer des technologies qui pourront ensuite s’imposer sur les marchés privés.

La préférence européenne ne résoudra évidemment pas tout. Elle ne fera pas disparaître le prix élevé de l’énergie, la complexité réglementaire, le manque d’investissement ou le retard technologique dans certains secteurs.

Mais continuer à verser des aides publiques aux entreprises européennes tout en achetant systématiquement les produits les moins chers ailleurs serait une politique assez curieuse. Une sorte de réanimation industrielle au premier étage, avec service de démolition au rez-de-chaussée.

Bruxelles commence donc à comprendre que les marchés publics ne sont pas une simple procédure comptable. Ils constituent un choix industriel, social, écologique et géopolitique.

Lorsque l’Europe dépense 2 500 milliards d’euros, elle ne choisit pas seulement ce qu’elle achète.

Elle choisit aussi ce qu’elle souhaite encore savoir produire demain.


Sources principales : Commission européenne — marchés publics et révision des règles ; Commission européenne — proposition d’Industrial Accelerator Act du 4 mars 2026 ; Commission européenne — restrictions appliquées aux dispositifs médicaux chinois